Ecoutez nos défaites, de Laurent Gaudé

Une nuit. Un tueur, une archéologue irakienne. Et cette nuit-là, le monde se construit entre leurs mains. Une nuit bouleversante, un créneau de vérité dans une vie passée à dissimuler. En musique de fond, et au travers du chemin de ces deux personnes, Laurent Gaudé retrace la destinée de trois grands vainqueurs : Le général Grant, héros maudit de la guerre contre les confédérés. Hannibal, juché sur son arrogance, arrivant aux portes de Rome. Et Hailé Sélassié, roi des rois d’Ethiopie, bravant l’ennemi fasciste.

Ce roman pourrait être une belle leçon d’histoire. C’est une magnifique leçon d’humanité. Quand la victoire est au prix de milliers de vies fauchées, quand elle s’abat sur les champs de bataille ou qu’elle tue sournoisement le ventre vide, quel en est le prix ? L’Homme qui pour vaincre accepte de suspendre son humanité n’a-t-il pas déjà perdu?

Terriblement d’actualité, ce roman de Laurent Gaudé est une mélopée incantatoire à la folie des hommes, bravant la fin qui ne justifie plus les moyens. Son écriture rythmique, musicale, la langue française présentée dans ses plus beaux atours font de ce livre une oeuvre d’art.

A lire et à relire en ces temps troublés, pour comprendre que dans une guerre, la victoire a souvent un goût de cendre.

J’y ai retrouvé la même force d’évocation que dans Ouragan, son ouvrage consacré à l’ouragan Katrina qui avait dévasté la Nouvelle Orléans en 2005. Et le souffle historique, ce talent de conteur ressemble à celui du magnifique Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, de Mathias Enard.

Laurent Gaudé a cette extraordinaire maîtrise du style et de la construction qui lui permet d’alterner 5 ou 6 voix différentes dans un même chapitre, sans que rien ne vienne troubler la compréhension du lecteur. Chacune des histoires fait écho à la précédente et l’enrichit, dessinant à touches subtiles le tableau de la Victoire et de son prix.

Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer un extrait, pour découvrir cette langue et ce style magnifiques !

Il saccage tout et le Sud hurle de douleur. Faut-il se réjouir? Grant songe à cet instant que la victoire est une épreuve. Il laisse les confédérés en haillons passer et il lui semble que c’est lui qui est humilié, pire, il sent que cette humiliation ne le quittera plus, qu’il va devoir apprendre à la porter en lui, même lorsque les cris de victoire retentiront – car ils retentiront -, même là, elle sera en lui, sourde, pénétrante, il ne pourra pas la fuir, et jusqu’à sa mort il y aura cela en partage entre lui et les troupes ennemies : cet instant-là, tête basse, où l’homme est allé si loin qu’il n’en était plus un.

Ecoutez nos défaites, de Laurent Gaudé, aux Editions Actes Sud

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